20170405 - Tadjoura / Oman

Quelques jours paisibles passés à Tadjoura devant la plage des sables blancs. Nous nageons de longues heures à la découverte de la faune sous marine et de sa multitude de poissons colorées. Les fonds sont bien protégés et les coraux magnifiques. Nous attendons que le vent se calme avant de reprendre la mer. A Djibouti nous avons eu la visite de l’armée. Une dizaine d’hommes ont inspecté et photographié le bateau de fond en comble pour être prêts à intervenir en cas de problème. Je dois dire que pour la première fois depuis que je navigue, j’ai frissonné lorsqu’ils ont évoqué la piraterie mais aussi le terrorisme.

On nous a demandé fa 20170405 11 IMG 4538d’être discrets et de ne pas communiquer autour de notre départ. Quand je les interroge sur la rapidité d’une éventuelle intervention, ils m’expliquent que la zone est grande et que ca peut prendre un temps certain. Rassurant ! Un cargo, le Rais 13 s’est fait arraisonner quelques jours auparavant, l’alerte rouge est à son comble. Nous profitons de ces quelques jours au mouillage pour poser des plaques d’acier sur les fenêtres de la cabine avant, qui nous servirait d’abri en cas d’intrusion. La pièce est fermée par une porte étanche mais il y a 2 hublots, un dans la cabine, l’autre dans la salle d’eau. Le capitaine a fait découper 2 plaques d’acier de 5 mm d’épaisseur et les a fait tenir à l’aide d’épontilles en bois. Nous avons l’aération du puits de quille pour ce qui est de l’air, quelques vivres ainsi que de l’eau et une trousse de premiers secours, ce qui devrait nous permettre d’attendre les secours jusqu’à 48 heures si il le faut, selon les dires du capitaine. Je dois dire que je suis sceptique si ce sont des pirates mieux vaut leur donner ce qu’ils veulent et en finir au plus vite et sinon je ne crois pas que se cacher à l’avant soit la solution. J’écris ces lignes alors que nous avons quitté notre mouillage il y a 4 jours et je dois dire que je n’en mène pas large.

Pourquoi prendre ces risques voilà la question que l’on peut se poser : car la mer est un espace de liberté depuis la nuit des temps et que rien ni quiconque ne nous empêchera de tracer notre route sur toutes les mers du monde. Le Golfe d’Aden étant le seul moyen de rejoindre l’océan indien. Nous avons pris toutes les précautions possibles pour notre sécurité et préparé le bateau au mieux pour répondre à une éventuelle intrusion. C’est vrai qu’on nous a fortement déconseillé de nous engager dans cette aventure mais après avoir étudié la question nous avons décidé de prendre ce risque en notre âme et conscience et sans assurance car personne n’a voulu assurer notre voilier dans ces eaux à risques.

Nous sommes vent de face, 15 nœuds. Nous tirons des bords pour rester dans le rail, c’est à dire dans le couloir de sécurité, précisément au centre, entre le Yemen et la Somalie, à 80 milles environ des côtes. Nous croisons quelques cargos. Il faut être particulièrement vigilants à la veille. Chaque cargo croisé est source d’angoisse et c’est tout feux éteints que nous naviguons pour être le plus discret possible.

Ce matin nous avons failli pécher une superbe dorade coryphène. Elle irradiait de couleurs, jaune, verte et je me régalais de la cuisiner, ça nous aurait changé du menu habituel, pâtes et conserves mais elle s’est détachée à quelques mètres à peine de son arrivée à bord. Le combat est rude, la bête de bonne taille se tord et d'une violente expulsion des eaux se détache de l'hameçon. Elle repart dans les profondeurs de la mer, sauvée de justesse. L'équipage voit s'envoler les prochains repas. Betty notre chien a le cœur gros, pas de poisson à midi.

Les vents dans cette partie du monde sont régis par la Mousson de l'océan Indien. L'hiver de novembre au mois de mai, c'est la Mousson de NE qui part de L'Inde pour gagner le continent africain. Dans le golfe d'Aden, c'est la continuité de ce vent qui suit ce grand bras de mer. Il poursuit sa route à travers le Bab el Mandeb et remonte la Mer Rouge vers le nord jusqu'à la latitude de Massawa en Erythrée. Le changement de régime du vent commence doucement au mois d'avril, et la Mousson de Sud Ouest qui arrive sur les côtes de l'Inde chargée de pluie commence en juin. Au départ de Djibouti nous avons surveillé ce vent qui l'hiver souffle très fort dans le golfe d'Aden. Nous avons attendu qu'il faiblisse pour nous faciliter la longue remontée vers Oman. Nous tirons des bords contre le vent. La mer de face chahute le bateau et notre navire plonge son étrave dans le bleu profond de la mer. Des paquets d'eau viennent laver le pont souillé par le sable du désert. La Fleur retrouve un peu de son éclat et quelques poissons volant en profitent pour y atterrir.

Les heures passent doucement et nous redoutons la tombée de la nuit. Les enfants font l’école et trouvent même l’énergie de nous préparer de succulents gâteaux. J’organise des parties de cartes pour masquer mon inquiétude. Chaque jour écoulé nous rapproche de notre but et nous éloigne du danger. Nous sommes impatients d’arriver à Oman demain, ce qui signifiera que nous serons sortis de cette zone à hauts risques.

Une énorme tortue frôle le bateau. C'est le claquement de sa nageoire pectorale qui nous fait sursauter. Je l'aperçois battant les airs et claquer la surface de l'eau. Elle a sans doute été effrayée par l'étrave de notre navire, surprise dans ses rêveries de vagabonde. Elle s'agite et reprend son souffle avant de plonger et se mettre à l'abri.

Sur la ligne tribord, le moulinet rugit, le crin se déroule à toute allure et le capitaine n’a pas le temps de ralentir le bateau, tout le fil se déroule et ne résiste pas au choc violent qui s'en suit. Un espadon de grande taille vient de mordre. La bête bondit hors de l'eau, nous la voyons faire quelques sauts à la surface, fâchée d'avoir mordu dans un leurre en plastique. Elle se débat pour se détacher de cet objet qui lui pique la bouche. Elle disparaît soudain dans les abîmes.

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