4 mai Sundarbans. Les bouches du Gange

Le Bangladesh est construit de Limon, d’une épaisseur de plusieurs centaines de mètres. C’est un véritable radeau de limon. Ce limon apporte sa richesse, sa fertilité, aux terres, le pays était autrefois le grand grenier à riz de l’Asie. Pendant la traversée qui nous mène aux Sundarbans nous récoltons un seau d’eau que nous laissons au soleil pour montrer aux enfants ce limon qui donne à l’eau sa couleur saumâtre.

2018 05 04 fa 03Après une bonne journée de navigation vent dans le nez avec quelques sternes qui nous escortent pour seuls compagnons, nous relâchons dans les Sundarbans, la plus grande mangrove au monde, que se partage le Bangladesh, qui en possède deux tiers et l’Inde. Elle s’étend sur 80 km à l’intérieur des terres.

Les eaux dans le golfe du Bengale sont peu profondes et les cartes absolument pas fiables. Nous talonnons, la carte indiquait 10 mètre mais c’est moins de 2 mètres, qu’affiche notre sondeur. « Il faudrait refaire les cartes quotidiennement, le pays n’est pas fini, rien n’est fixé, il se dessine et évolue chaque jour » m’explique Yves qui s’est échoué plusieurs fois dans le coin. » « Les phénomènes que nous observons aujourd’hui, ne sont pas nouveaux, mais ils sont accentués par l’action de l’homme.» poursuit-il lorsque je l’interroge sur le réchauffement climatique et ses effets désastreux. En effet localement, les flancs des montagnes de l’Himalaya, ont été déboisés accélérant ainsi l’érosion et les dépôts de sédiments au Bangladesh qui en est le réceptacle, à raison d’un milliard de tonnes par an. S’il n’y avait pas ce problème de réchauffement avec les inondations qui en découle, le Bangladesh s’agrandirait donc constamment mais la montée des eaux inverse le processus.

A cela s’ajoute l’effet des grands voisins que sont l’Inde et la Chine situé en amont du Bangladesh, et qui construisent des barrages sur les fleuves qui arrivent dans le pays, avec pour conséquence une réduction du volume d’eau en hiver, la saison sèche. L’eau est détournée en Inde pour irriguer les terres. De ce fait le courant diminue et l’effet de chasse d’eau du courant qui pousse le sédiment vers la mer ne fonctionne plus, entrainant un dépôt accentué au fond des rivières qui diminue leur profondeur. L’été quand les états indiens sont inondés ils ouvrent les vannes et l’eau qui s’écoule au Bangladesh déborde encore plus. La Chine, quant à elle, a débuté la construction de barrages sur le Brahmapoutre qui auront le même effet que le barrage de Farakka en inde. Le manque d’eau généré en hiver par ces barrages en amont, conduit la mer à pénétrer de plus en plus dans le pays, augmentant la salinité des eaux, et des nappes phréatiques, créant ainsi de nombreux problèmes pour la culture et pour les populations. L’Institut National du riz au Bangladesh met au point des plans par hybridation afin que le riz soit en mesure de résister aux eaux saumâtres. La population devra creuser des puits de plus en plus profond pour avoir de l’eau douce.

Nous relâchons devant un village et faisons l’attraction, les bateaux de pêche se précipitent et s’accostent à Fleur Australe, ils veulent tous monter. « Un bateau comme Fleur Australe ils n’ont jamais vu ça, vous êtes des extras terrestres pour eux » me dit Yves, « Attention car il y’a des Alibabas dans le coin, il faut garder ses distances » ajoute-t-il. Effectivement ils essaient de monter à bord par tous les moyens, mais ils ont un sourire gentil, qui me donne envie de croire qu’ils ne nous veulent aucun mal. Je suis sans doute naïve mais je ne veux me résoudre à imaginer le pire, même si nous avons eu quelques expériences malheureuses ces dernières années.

Nous prenons l’annexe et filons vers la mangrove tant que la marée est haute. Les Sundarbans font partie des Tiger Mouth ( La Gueule du Tigre), véritable labyrinthe de bras du Gange , commençant en Inde à la rivière Hooghly, de Calcutta et se terminant par le fleuve Meghna au Bangladesh. Les fleuves qui viennent au Bangladesh sont issus de l’eau des glaciers en Himalaya. L’Himalaya étant considéré comme le troisième pôle, vu la quantité d’eau douce contenu dans ses glaciers. Le paysage est de toute beauté, les pêcheurs déploient leurs filets bleus aux mailles serrées tels des parachutes qui parsèment le rivage. Ils pêchent des crevettes qui seront élevées dans des fermes en arrière de la mangrove, pour devenir de grosses crevettes tigres dont nous nous régalerons ce soir.

Nous pénétrons doucement dans des canaux des plus en plus étroits et guettons le Tigre Royal du Bengale, ils sont environs 300 dans cette zone mais il vaut mieux ne pas en croiser de trop près, sous peine de se faire dévorer. Il y’a eu de nombreux accidents et les cadavres font peine à voir. Les plus touchés sont les chasseurs de miel, nombreux dans ces forêts. « Lorsqu’ils partent à la chasse, ils savent que certains ne reviendront pas » me raconte Yves. Nous irons quand même explorer la foret mais nous n’en menons pas large. Nous guettons les traces du tigre dans la boue mais ne repèrerons que des empreintes de sanglier. J’ai l’impression d’être au Groenland et de pister l’ours polaire sauf qu’en général on le voit arriver de loin, alors que le tigre peut nous surprendre. Les Sundaris, arbres élancés qui donne leur nom à cette mangrove, sont la principale espèce que l’on retrouve ici. Nous sursautons au moindre bruit. C’est angoissant !

Nous regagnons le bord avant que la marée ne nous échoue. Une sieste s’impose pour se remettre de nos émotions avant d’aller visiter le village qui se trouve de l’autre côté de la rivière, au soleil couchant. Nous débarquons sur une boue épaisse dans laquelle nous avons bien du mal à avancer. Le village entier nous escorte, c’est très émouvant. Le Ciel s’assombrit et le vent forcit en l’espace d’un instant. Fleur Australe est malmenée par la mer en furie et le courant violent. Le capitaine sonne le départ de toute urgence, il craint pour notre bateau. Nous crapahutons tant bien que mal dans cette vase qui nous arrive aux genoux et regagnons le bord, juste à temps. Le ciel est noir, sur la côte les bateaux des pêcheurs dansent soulevés par une mer grise qui n’a pas fini de nous surprendre. Cette mer qui n’en fait qu’à sa tête. Cette mer que nous quitterons bientôt pour retrouver la civilisation nous a porté pendant plus de cinq mois, avec grâce, insolence et puissance. Notre expédition touche à sa fin et je suis heureuse d’être venue jusqu’ici au Bangladesh, supporter ce pays qui mérite qu’on lui accorde toutes les chances. Ses habitants sont forts et résilients, ils gardent le sourire malgré tout. Quand on sait que les USA consomment 16 tonnes de pétrole par personne et par an, la France 8, et le Bangladesh 50KG. Est-ce vraiment juste que ce soit eux qui aient les pieds dans l’eau ?

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