16 janvier : Taiwan

En 1542, une expédition portugaise en route vers le Japon aperçut pour la première fois l'île de Formose que l’on appelle aujourd’hui Taiwan, à 180 kilomètres des côtes chinoises. Face aux falaises luxuriantes qui transperçaient l'azur, les marins ne purent que s'exclamer : « Isla formosa! », « La belle île ! ». Une légende qui explique l'origine du nom qu'on donna à cette terre à l'époque : Formose.

C’est avec une 2019 01 16 fa 10belle émotion que nous pénétrons dans le port de Kaohsiung, au Sud de Taiwan, dans le détroit de Formose qui a donné tant de fil à retordre aux marins depuis la nuit des temps. C’est dans ce même détroit qu’en 1984 le célèbre véliplanchiste Arnaud De Rosnay a disparu (voir l'histoire de sa disparition tout en bas de l'article). Une fois de plus l’arrivée s’avère être compliquée, on nous laisse en quarantaine le temps que les Coasts Guard fouillent nos frigos pour vérifier que nous n’avons pas de porc à bord car ils craignent un virus qui sévit à Hong Kong, puis c’est au tour de l’immigration de vérifier nos passeports et finalement au sanitaire de nous interroger et de prendre notre température. Nous avons connu pire et sommes habitués depuis un bout de temps à ce genre d’excès de zèle des autorités.

Nous sommes enfin autorisés à relâcher, la nuit tombée dans une petite marina, Pier 22, le vent souffle fort. Taiwan possède une chaine de montagne qui parcourt l’île du nord au sud et atteint près de 4000 mètres d’altitude. Ceci explique l’effet Venturi, qui entourent les côtes et font du détroit de Formose, entre l’île et la côte chinoise, un vrai couloir de vents forts.

En cette saison hivernale, le vent atteint souvent plus de trente nœuds de part et d’autre de l’île et la mer est déchainée. De puissants courants marins font encore gonfler la mer. Fleur Australe, remonte vers le nord, depuis Singapour contre la mousson de NE et il nous faut composer avec ces conditions difficiles. Venant de Hong Kong, nous avons dû lutter contre le vent et la mer en tirant des bords dans une grosse mer.

Nous étudions actuellement la prochaine fenêtre météo pour nous lancer vers les îles japonaises. Il va falloir ruser et choisir le moment opportun pour passer le cap Eluanbi, au sud de l’île. 200 milles de pleine mer dans l’Océan pacifique nous séparent de l’île d’Ishigaki Shima, notre prochaine escale.

Nous profitons de cette attente2019 01 16 fa 06 pour découvrir le sud de l’île et le parc National de Kenting. Des petits ports de pêche nichés au creux des falaises rassemblent des flottes de bateaux bien étranges. Philou nous explique en détail comment sont faites ces embarcations, ces bateaux de pêche, qu’il n’avait jamais vu auparavant. « C’est une sorte de radeau moderne, à la manière de celui de Thor Heyerdahl, mais ici les troncs de balsa et de bambou, ont été remplacés par des tubes en PVC de 300 mm de diamètre. Ils sont fermés à leur extrémité, rendus étanches, et recourbés pour en faire une étrave. C’est un assemblage d’environ une quinzaine de ces gros tubes, liés entre eux par des liens en plastique, bien serrés, qui forment ce radeau. Les bateaux font entre 12 et 15 mètres de long. Au dessus on y fixe une plate forme en bois, avec une petite cabine et un moteur dont l’arbre d’hélice qu’on aperçoit entre les tubes. C’est une formule très économique, les tubes et le bois viennent du bâtiment. Aussi étrange que cela puisse paraître, ces bateaux résistent bien aux conditions difficiles rencontrées dans les eaux qui entourent l’île ». Le capitaine est fasciné par ces drôles de bateaux.

Nous longeons la cote Pacifique et ses vertigineuses falaises et rencontrons Jack, un jeune géologue polonais qui travaille sur l’île depuis 16 ans. Il est chargé d’étudier cette partie sud de l’île et nous explique la formation de l’île de Taiwan, une crête montagneuse sortie de l’eau grâce à la rencontre de la plaque asiatique et de celle de la mer des Philippines, il y a environ 5 millions d’années. L’île continue d’émerger, environ 3 mm par an. C’est pour cela que l’on trouve des restes de récifs coralliens dans les hauteurs de l’île. Notre géologue vient de découvrir une nouvelle faille, une cassure dans les falaises, il est heureux. Jack étudie plus spécifiquement les mouvements de cette terre, car à quelques kilomètres d’ici, en bord de côte, on trouve une centrale nucléaire, elle est là depuis vingt ans, juste à côté d’une belle plage de sable blanc. Il y en a trois autres dans le nord de l’île.

Le lendemain nous longeons la côte Pacifique. Le vent a encore forci. Les vagues du Pacifique déferlent sur la plage de sable gris. Des surfeurs téméraires profitent de ces rouleaux qui viennent se briser sauvagement sur la côte dans un panache d’écume. La falaise reprend ses droits. La mer a façonné un paysage composé de monstres marins sculptés dans le gré. Cette roche sédimentaire formée de grain de sable léché depuis des millénaires par le vent et la mer, s’est érodée. On y décèle des formes étranges, l’esprit s’égare et perçoit des silhouettes fantomatiques, un lion de mer qui guette le large en quête d’une proie, un phoque échoué sur cette roche brune et déchiquetée, une forêt de champignons pétrifiés, des visages…

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Arnaud de Rosnay

En 1984, Arnaud de Rosnay disparait dans le détroit de Formose

De son vivant, Arnaud de Rosnay aura beaucoup fait parler de lui au cours de ses 38 ans d’existence fulgurante. Mais c’est sa disparition dans les eaux troubles du Détroit de Formose entre la Chine et Taïwan qui aura fait couler le plus d’encre et pose encore aujourd’hui de nombreuses questions restées sans réponse.
Au moment de sa dernière traversée, Arnaud de Rosnay est un jeune papa qui a trouvé le bonheur auprès de sa femme Jenna de Rosnay ; leur enfant Alizé n’a que 8 mois et Arnaud est tenté de calmer le jeu des traversées à risques pour profiter de sa petite famille. Quand Jenna le quitte pour la dernière fois à l’aéroport de Roissy, elle a un mauvais pressentiment. Et pour cause…
Quand on examine froidement les circonstances de cette dernière traversée, on penche pour la thèse d’un accident de windsurf. Arnaud n’est pas au top physiquement. Le doute s’est installé dans sa tête. Malgré les tentatives de sa famille et de ses proches de le dissuader de faire cette traversée, il veut essayer quand même.
Il n’obtiendra pas d’autorisation officielle à temps, ce qui empêchera toute assistance de la traversée de 170 kilomètres par un bateau d’accompagnement. Le Détroit de Taïwan est à ce moment une zone de guerre sous autorité militaire où tout intrus risque pour sa vie.
Malgré le danger, Arnaud de Rosnay va se lancer dans des conditions de sécurité minimalistes, voire suicidaires. Pas de carte côtière, pas de radio. Niveau matériel ce n’est pas mieux : tous les mâts qu’il avait emportés se sont brisés pendant le voyage, et il doit s’en faire livrer deux de rechange à la dernière minute.
Au moment de s’élancer pour sa traversée, Arnaud a pensé à prendre avec lui des photos de sa femme et de sa fille, mais il a oublié de prendre un accessoire de sécurité vital : le leash, sans lequel toute chute peut avoir des conséquences fatales. Il amène un miroir de détresse et un sifflet, mais n’a ni balise ni fusée de détresse, alors que des vagues de 3 à 4,5m et un vent à 35 nœuds l’attendent.
Quand le photographe Pierre Perrin le voit disparaître à l’horizon au petit matin du 24 novembre, il ne sait pas encore qu’il ne reverra jamais Arnaud de Rosnay. Malgré les recherches, on ne retrouvera jamais ni son corps ni sa planche, dans un détroit qui n’est pourtant pas profond, et malgré une voile réversible aux couleurs rouges des drapeaux chinois et taïwanais.

 

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Sur cette carte, on voit très bien l’écoulement et l’accélération du vent du nord autour de l’île.

 

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Carte des courants. A l’est de l’île de Taiwan, des courants de plus de 1 nœuds qui portent au nord.

 

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